Orthez, l’ancienne capitale qui n’a jamais vraiment baissé la tête

Il y a des villes qui ont perdu leur couronne et passent le reste de leur vie à la chercher. Orthez, elle, a gardé la démarche.

Illustration à l’encre et à la gouache du Pont-Vieux d’Orthez au-dessus du gave, avec la tour Moncade sur la hauteur et une petite couronne de papier oubliée au bord de l’eau.

À Orthez, le Pont-Vieux ne fait pas de grands gestes. Il pose ses arches sur le gave, dresse sa tour et vous regarde arriver avec cette tranquillité des monuments qui en ont vu passer de plus pressés que vous. Des marchands, des pèlerins, des soldats, des princes : tout ce monde a traversé. Le pont, lui, est resté. Voilà une assez bonne manière de présenter la ville.

Orthez fut capitale du Béarn. Ce n’est pas une formule inventée pour donner du lustre à une brochure : Gaston VII Moncade en fit le centre du pouvoir en 1242. La ville conserva ce rang jusqu’en 1464, lorsque la cour lui préféra Pau et un château jugé plus confortable. Nous autres Palois pouvons remercier l’ameublement, mais il serait mal élevé d’en tirer trop de gloire.

Car une capitale ne disparaît pas tout à fait lorsqu’on déplace les coffres et les courtisans. Elle laisse une façon d’occuper l’espace, de regarder les voisins et, surtout, de ne pas demander la permission pour se souvenir.

Entre le pont et la tour, une ville se tient droite

Pour comprendre Orthez, il faut suivre la vieille ligne qui relie le gave à la butte Moncade. En bas, le Pont-Vieux. En haut, le château. Entre les deux, des rues et des quartiers dont le dessin vient en bonne partie du Moyen Âge : Bourg-Vieux, Bourg Moncade, Bourg-Neuf. Ici, l’histoire n’est pas rangée dans un seul monument. Elle a donné son ossature à la ville.

Le Pont-Vieux fut construit au XIIIe siècle sous Gaston VII, puis renforcé au siècle suivant, probablement lors des travaux conduits par Gaston Fébus. Fortifié, muni d’une tour-porte, il sécurisait le passage des voyageurs et des marchandises. Il était aussi l’un des points de franchissement qui faisaient d’Orthez une étape importante sur la voie de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

En 1814, pendant la retraite des armées napoléoniennes, on voulut le faire sauter. Il résista aux charges de poudre. À Orthez, même les ponts ont mauvais caractère quand on leur demande de céder.

Plus haut, la tour Moncade domine encore les toits. Le château, édifié à partir de 1242, devint au XIVe siècle l’une des résidences favorites de Fébus. Le prince y gouvernait, y gardait son trésor et y recevait. Le chroniqueur Jean Froissart, qui séjourna à sa cour durant l’hiver 1388-1389, décrivit un faste assez éblouissant pour faire paraître la demeure plus grande qu’elle ne l’était. Il faut croire que le Béarn pratiquait déjà l’art de recevoir au-dessus de ses mètres carrés.

Une capitale politique, puis une capitale des idées

La cour partit, mais Orthez ne devint pas muette. Au XVIe siècle, la ville prit une nouvelle importance avec la Réforme. Jeanne d’Albret y fonda en 1566 une Académie inspirée du modèle genevois. Promue université en 1583, elle fit d’Orthez un foyer intellectuel du protestantisme béarnais.

Cette histoire ne fut ni paisible ni décorative. Les guerres de Religion traversèrent la ville, le château Moncade fut incendié, et les équilibres confessionnels se déplacèrent au gré du pouvoir. L’université disparut finalement en 1620 au profit de celle de Pau. Encore un dossier dans lequel les Palois sont arrivés après le travail préparatoire, mais avec une remarquable aptitude à récupérer l’établissement.

La Maison Jeanne d’Albret conserve aujourd’hui cette mémoire protestante. Elle rappelle une chose utile : Orthez n’a pas seulement abrité des puissants. Elle a été un lieu où l’on enseignait, discutait, croyait et contestait. Une ville de pierre, certes, mais pas une ville pétrifiée.

Le goût du travail bien fait

À partir du XVIIIe siècle, le commerce des salaisons, du linge et de la laine enrichit la ville. Les demeures et hôtels particuliers racontent encore cette prospérité. Orthez a changé d’allure, ouvert ses anciens remparts, accueilli le chemin de fer et organisé un centre plus moderne, sans perdre la ligne profonde héritée de ses vieux bourgs.

Cette histoire du textile n’est d’ailleurs pas qu’un souvenir. Depuis 1874, le Tissage Moutet y maintient un savoir-faire de linge de maison reconnu comme Entreprise du Patrimoine Vivant. C’est très orthézien, au fond : prendre un fil ancien, le travailler sérieusement et prouver qu’une tradition peut produire autre chose que de la poussière.

La ville d’aujourd’hui ne se résume évidemment pas à ses pierres. C’est un centre vivant du Béarn des Gaves, avec ses commerces, ses établissements scolaires, son marché, ses associations et ses habitudes. Elle ne cherche pas à rivaliser avec Pau sur la taille — ce serait fatigant pour tout le monde — mais elle garde une autorité propre. On y sent qu’un morceau du pays continue de s’organiser autour d’elle.

Pourquoi Orthez ne baisse pas la tête

Il faut monter à Moncade, regarder les toits, puis redescendre vers le gave. La ville se comprend dans ce mouvement. Elle a connu la puissance, les guerres, les changements de foi, la perte de son rang, le commerce, les grands travaux et les transformations ordinaires. Elle n’en a pas tiré une nostalgie bruyante. Elle a gardé mieux : une présence.

Orthez ne joue pas à l’ancienne capitale. Elle n’a pas besoin d’une couronne en plastique ni d’une fanfare à chaque coin de rue. Le pont tient, la tour veille, les maisons racontent et les Orthéziens continuent leur affaire.

Depuis Pau, nous pouvons bien sourire de cette fierté-là. Elle nous ressemble suffisamment pour que la plaisanterie reste entre gens de la même famille. Et puis, soyons honnêtes : avant que Pau ne prenne ses aises, Orthez avait déjà appris au Béarn à se tenir droit.

Sources