Le Béarn pendant les guerres de Religion

Derrière les remparts et les grands noms, un pays où croire devient aussi une affaire de pouvoir.

Un grand récipient de terre cuite, bleu sombre d’un côté et ocre rouge de l’autre, est traversé par une fracture agrafée de laiton ; de nombreux petits foyers d’argile neutre reposent ensemble à l’intérieur.
Illustration symbolique : Pèir.

Les remparts de Navarrenx se prêtent fort bien à la promenade. Ils se prêtaient moins aimablement au passage d’une armée. En 1569, cette différence compte pour le Béarn tout entier. Je voudrais partir de là : de murs qui protègent, mais aussi d’un pays divisé, où une conviction religieuse peut décider de votre place et de votre sécurité.

Le Béarn n’est pas une province française comme les autres

Pour comprendre, il faut commencer par déplier la bonne carte. Le Béarn est alors une principauté souveraine, gouvernée par les rois de Navarre. Les guerres du royaume de France le touchent, mais son cadre politique et ses décisions religieuses ont leur histoire propre. Plaquer sur lui une chronologie française sans regarder les coutures donnerait un vêtement assez mal ajusté.

Jeanne d’Albret, devenue reine de Navarre en 1555, se convertit au protestantisme en 1560. Son choix engage sa politique. Il ne faut pas en déduire que tous les habitants changent ensemble de conviction, comme on tournerait une page. Je tiens à cette distinction : une religion soutenue par le pouvoir n’est pas la description intime de chaque foyer.

La première décennie comporte des tentatives de coexistence, dont une ordonnance sur la liberté de conscience en 1564. Puis viennent le durcissement et la guerre. Ce trajet interdit de raconter un affrontement immobile, avec deux camps qui auraient toujours eu les mêmes positions.

1569 : Navarrenx résiste, le pays est en guerre

En 1569, les troupes de Terride envahissent le Béarn sur l’ordre du roi de France Charles IX. Des gentilshommes catholiques du pays les soutiennent : la fracture ne se réduit donc pas à des Béarnais unis face à des étrangers. À Pau, le réformateur Pierre Viret est emprisonné et sept pasteurs sont exécutés.

Navarrenx tient. L’armée protestante de Montgomery repousse les occupants et dégage la place en août. Ce sont les principaux repères militaires ; ils ne résument pas ce qu’une guerre impose à un pays. Je n’ai aucune envie de transformer les victimes en figurants nécessaires au panache de leurs chefs.

Pour mesurer l’enjeu du lieu, regardez sa forme. Les fortifications bastionnées ont été développées sous Henri II d’Albret, avec l’architecte italien Fabricio Siciliano, bien avant Vauban. L’office de tourisme du Béarn des Gaves présente ce dispositif et les lieux à découvrir. Ces murs ne sont pas nés pour embellir une photographie : leur géométrie répondait à la nécessité de défendre la place.

J’aime que la promenade rende ce passé plus concret. Je me méfie, en revanche, d’une visite qui ferait disparaître les habitants derrière la seule prouesse militaire. Une ville qui résiste n’est pas une maquette sans vies à l’intérieur.

1571 : la victoire ne donne pas la liberté à tous

Les ordonnances ecclésiastiques de 1571 organisent un Béarn calviniste. Le culte catholique est interdit, les prêtres bannis, les biens de l’Église affectés au nouveau culte. La souveraine a défendu son autorité ; cela n’efface pas la contrainte qu’elle exerce désormais sur une partie de ses sujets.

Voilà pourquoi je ne distribue pas les bons points selon la couleur du drapeau ou la proximité des Pyrénées. Les exécutions commises lors de l’invasion ne rendent pas les interdictions suivantes anodines. Raconter justement demande de regarder les actes, pas de choisir d’abord le camp auquel on pardonnera tout.

La politique religieuse concerne aussi l’organisation du pays. Qui dispose d’un bâtiment ? Quel culte y est autorisé ? Qui peut exercer son ministère ? Ce sont des décisions très matérielles. Derrière le mot « Réforme », il y a des institutions et des usages que le pouvoir transforme.

1599, puis 1620 : changer de cadre sans effacer les convictions

En 1599, sous Henri IV, l’exercice du culte catholique est rétabli en Béarn, mais la question des biens ecclésiastiques demeure. Le retour d’une autorisation ne règle pas à lui seul toutes les conséquences des confiscations. L’histoire se montre rarement assez polie pour terminer chaque dossier au changement de souverain.

En 1620, Louis XIII arrive à Pau avec des troupes. L’union du Béarn à la France et le rétablissement du catholicisme dans son culte et ses biens changent l’équilibre politique et religieux. Cette intervention inquiète les protestants du royaume et contribue aux tensions qui précèdent les conflits des années 1620.

Pour le mécanisme politique, notre chronique sur les fors de Béarn prolonge la lecture. Les droits du pays, l’autorité du prince et l’appartenance religieuse ne sont pas trois tiroirs fermés à clef. Ils se croisent dans les mêmes décisions.

Le protestantisme ne disparaît pas avec la fin de la souveraineté béarnaise. Son histoire se poursuit, notamment autour d’Orthez et de Salies, puis traverse les persécutions sous Louis XIV. C’est une autre séquence : il ne faut pas la confondre avec les combats de 1569, ni croire que 1620 constitue le dernier mot des croyants.

À Orthez, regarder au-delà des batailles

Le musée Jeanne d’Albret, au 37 rue Bourg Vieux à Orthez, raconte quatre siècles de protestantisme béarnais, des débuts de la Réforme au début du XXe siècle. Son parcours aborde les guerres, mais aussi les persécutions, la clandestinité et la laïcité.

Cette durée me paraît essentielle. Elle rend aux communautés une histoire qui ne se limite pas à l’arrivée d’une armée. Pour préparer votre visite, consultez les horaires du musée, plutôt que de demander à cette chronique de les figer pour toujours.

Je reste fier du Béarn. Mais la fierté qui m’intéresse sait aussi s’arrêter devant ses fractures. Navarrenx peut garder ses beaux remparts ; à nous de ne pas en construire de nouveaux dans le récit, en mettant toute la raison d’un côté et tous les torts de l’autre.

Pour comprendre et prolonger